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L'amour des livres



Ils étaient souvent dans la pièce principale où je déambulais, souvent en piles ou bien rangés religieusement les uns à côté des autres, pourtant personne ne les lisait jamais.

La première fois que je les ai vraiment regardés c'est leur odeur particulière qui m'a happée. Le parfum des pages, le parfum du papier, le parfum suranné des ans me saisissait ; les effluves de mondes inconnus. Je fermais les yeux et penchais la tête en arrière, le livre à la main, prête à me livrer déjà à une autre réalité. Plus tard, je suis tombée amoureuse de l'odeur du papier frais qui embaumait les librairies. Les livres m'attiraient comme des aimants, j’avais soif du mystère qu'ils contenaient, je sortais de cette orfèvrerie avec mon trésor inestimable qui m’avait pourtant coûté quelques pièces, une erreur pensais-je, un butin enivrant aux mille promesses ; c’était le monde entier que je portais sous le bras.

J'avais dix ans, j'aimais les patisseries et les livres, ainsi je découvrais très jeune une passion qui ne me quitterait jamais, qui me sauverait même du terrible sentiment de mon enfance, comme l’on glisse dans le réconfort du papier pour s’abriter. L’amour des livres, c’est l’amour de l’objet mais objet de tous les possibles, sous les doigts, au délié des pages, le monde s’invente, se recrée, se tisse dans un autre secret. Ils s’offrent, se prêtent, se partagent. Les maisons de papier que j’habitais étaient vastes, la possibilité de se rafraichir, ici près d’une source d’eaux vives, de s’accouder là contre ce mur de pierres sans âge, de sentir la traversée du temps ou encore, le souffle du vent se frayer un chemin dans mes cheveux et glisser sur ma nuque. C’était aussi sur certaines pages, la sensation lumineuse mêlée à la tendresse fraiche d’un champ d’herbe tout juste coupé et parfois, quand j’avais plus de chance, de glisser vers une passion sulfureuse, indélébile, toute entière retranscrite en un accord de mots et de silences douloureux.

En lisant un livre, je lisais quelqu’un, un inconnu qui me faisait part de son univers, le sien et pourtant bien souvent une fenêtre à travers laquelle j’ai pu contempler de nombreux paysages m’appartenant ; quel éblouissement. Le style, le rythme, les chutes, tous ces possibles. Je retenais leur nom, ces écrivains étaient si familiers que je pensais à eux, vivant cette vie d’enfant, je les emmenais à l’école, je les rejoignais le soir, la lampe de poche sous les draps, je ne les ai jamais trouvés intimidants puisqu’ils trônaient dans ma salle de bain, sous l’oreiller, entre mes affaires d’écolière. Je portais dans mon cœur autant les auteurs que leurs personnages, tout cela rassemblant une foule dans ma petite chambre.

Les livres étaient vecteur d’essentiel, de là, l’amour se conjuguait au pluriel car je découvrais que tous les êtres humains vivaient avec une grâce infinie, offerte par la générosité de la vie ; la sensibilité. Celle qui permet de dompter les fauves, d’offrir des caresses à des peaux qui s’éveillent, un don, qui nous relie tous, qui nous fait triompher des nuits, celle qu’on n'identifie pas toujours mais qui en secret tisse les liens de nos amours.

Ces autres écrivaient parfois ma vie, mes ressentis, c’était la découverte du grand orchestre duquel nous faisions tous partis ; chacun sa note, ses précieux silences, sa mélodie. Ensemble, nous pouvions créer un support pour les âmes blessées ou difficiles à contenir sous la poitrine, je découvrais que tous les humains avaient quelque chose à jouer dans l’immensité de cet univers que l’on habitait. Le messager sensuel relié par quelques fils, si humblement vêtu d’une couverture rigide ou fine, livrait tous les chants de la vie et ses vertiges. Je regardais cette bibliothèque dans ma chambre, composée avec tant d’amour et d’heures dévouées, c’était l’échantillon du monde tout entier, les quelques bribes de vies qui s’écoulaient généreusement de page en page ; à portée de main, délivrant leur beauté sous les caresses des doigts. Ces messagers m’ont visités perpétuellement, j’en découvrais parfois dans la rue, c’était toujours une rencontre prédestinée. Ils m’ont permis de trouver ma place dans le monde. Je dois au livre mon amour de la liberté, je lui dois tout ce que je sais des autres et de leur façon d’exister. Je lui dois sûrement beaucoup de ce que je suis, de ces multitudes qui m'habitent en secret. Quel trésor terriblement sous estimé.


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